Retour sur le premier colloque du Groupe de réflexion et d’études centristes (GREC) du 6 juin 2026 à Lausanne
Politiques publiques : quelle grille d’analyse pour le centre de l’échiquier politique?
Contexte
Le constat est largement partagé : de nombreux pays occidentaux connaissent une montée des clivages politiques, favorisée par la médiatisation des conflits sociétaux, les logiques identitaires et l’affaiblissement des espaces de compromis. La Suisse demeure relativement protégée grâce à sa tradition de recherche du consensus, à la collégialité de ses institutions et à une personnalisation limitée du pouvoir. Toutefois, certains signaux montrent qu’elle pourrait progressivement être touchée par les mêmes phénomènes.
Dans ce contexte, l’existence d’une voie politique centrale apparaît comme une réponse possible à la polarisation. Il ne suffit cependant plus aujourd’hui de se réclamer « du centre ». Une clarification doctrinale est nécessaire : que signifie être au centre en 2026 ? Comment se distinguer durablement de la droite et de la gauche sans apparaître comme fluctuant ou opportuniste ? Comment éviter que le centre de l’échiquier soit considéré comme une girouette, passant d’un positionnement de droite (par ex. sur le plan économique) à un positionnement de gauche (par ex. sur le plan social) ?
C’est dans ce contexte qu’un groupe de réflexion a été créé pour contribuer à la clarification de ce positionnement central et de ses fondamentaux.¹ Le premier colloque (programme en annexe) s’est tenu le 6 juin 2026 et s’est penché sur une question fondamentale pour les forces politiques du centre : comment définir aujourd’hui une identité politique propre dans un contexte marqué par une polarisation croissante des sociétés occidentales ? Ce document en présente la synthèse.
¹ Ce groupe, intitulé Groupe de réflexion et d’études centristes (GREC), est actuellement composé des trois personnes initiatrices : Jacques Cornuz (JC), Axel Marion (AM) et Alexandre Dyens (AD).
Première partie – Les racines historiques du centre
Léonard Burnand (historien, Professeur UNIL) a proposé une réflexion historique sur le « juste milieu » et la modération. En s’appuyant notamment sur la période du Directoire en France après la Révolution, il rappelle que les périodes de forte polarisation ont souvent suscité la recherche d’une voie modérée entre des extrêmes opposés.
Selon cette perspective, la modération ne doit pas être comprise comme une forme de faiblesse, de mollesse ou d’absence de conviction. Au contraire, elle exige du courage intellectuel et politique. Elle consiste à rendre le monde intelligible par la nuance, à reconnaître la complexité des situations et à refuser les simplifications excessives. La modération devient ainsi une démarche active visant à favoriser la convergence plutôt que la confrontation.
L’idée centrale développée est que la nuance constitue une réponse aux dynamiques des visions extrémistes. Là où le simplisme tend à alimenter les oppositions et les radicalités, la recherche de compréhension et d’équilibre permet d’ouvrir un espace politique plus constructif.
L’intervention d’Olivier Meuwly (historien et juriste) a mis en lumière les origines historiques du centre politique. Il montre que celui-ci ne constitue pas une réalité fixe mais le résultat d’évolutions successives des systèmes politiques européens. Au XIXe siècle, les mouvements radicaux occupaient souvent une position située à la gauche des conservateurs, avant que les transformations sociales, l’émergence du mouvement ouvrier et le développement de l’État social ne favorisent progressivement l’apparition d’un espace occupé progressivement par les forces socialistes.
L’histoire suisse illustre particulièrement ce processus. Le développement de la démocratie directe, l’importance croissante du peuple dans les décisions politiques et la nécessité de construire des majorités autour des référendums et des initiatives ont contribué à renforcer un espace politique intermédiaire entre les différentes familles idéologiques.
Cette perspective historique rappelle que le centre n’est pas seulement une position géographique entre deux pôles. Il constitue également une méthode politique permettant de concilier des valeurs parfois contradictoires, notamment la liberté et l’égalité, sans tomber dans les excès des extrêmes.
Dans une perspective historique plus récente, Dominique Dirlewanger (historien, professeur au gymnase) a rappelé que les phénomènes qualifiés aujourd’hui de « polarisation » s’inscrivent dans une longue tradition de conflits et de clivages politiques. À la fin du XIXe siècle, les grandes lignes de fracture étaient notamment le Kulturkampf et les luttes sociales liées à l’industrialisation. La Suisse a dû affronter les conséquences de la grande dépression de 1875 à 1890, provoquée par la spéculation, ce qui a conduit à l’émergence des premières mesures de protection des travailleurs dès 1877.
L’intégration progressive des catholiques-conservateurs au pouvoir fédéral, avec leur entrée au Conseil fédéral en 1891, marque une étape importante dans la recherche d’équilibres politiques. Les deux guerres mondiales ont également façonné le paysage politique suisse : la Première Guerre mondiale a provoqué un fort appauvrissement de la population et débouché sur la grève générale de 1918 ainsi que sur la constitution du « bloc bourgeois ». Après la Seconde Guerre mondiale, le soutien économique apporté à la population a favorisé un « grand compromis » conciliant libéralisme économique et protection sociale. Dans cette lecture historique, le centre apparaît comme une position mouvante, constamment redéfinie au gré des tensions et des compromis.
Deuxième partie – Expériences du terrain et enjeux actuels
Pour Vincent Grandjean (chancelier d’honneur de l’Etat de Vaud), la Suisse repose traditionnellement sur un modèle politique de consensus qui exige une approche centriste, contrairement aux systèmes fondés sur l’alternance entre majorités opposées. Selon lui, cette culture du compromis peut s’exprimer de différentes manières : par une force politique centrale jouant un rôle de médiateur, par de petites formations capables de créer des majorités variables ou encore par la capacité directe des forces de gauche et de droite à trouver des accords. Face à la polarisation croissante de la vie politique, cette perspective centriste apparaît aujourd’hui plus nécessaire que jamais pour construire des solutions acceptables par le plus grand nombre et assurer la stabilité des institutions.
V. Grandjean souligne toutefois que le centre ne doit pas se limiter à un rôle d’arbitre entre les camps politiques. Il doit porter des valeurs, une vision et des propositions concrètes sur les grands enjeux de société. Cette responsabilité implique également une exigence de comportement : ouverture, écoute, dialogue, patience et respect du compromis. S’inspirant des réflexions d’Aristote et de Jürgen Habermas, l’intervenant défend l’idée d’une « amitié civique » favorisant la recherche de solutions communes et le bon fonctionnement de la démocratie suisse.
Pour Graziella Schaller (députée Vert’libérale, Grand Conseil Vaud), être au centre signifie avant tout disposer de la liberté de soutenir les projets jugés pertinents, indépendamment des clivages idéologiques traditionnels. Selon elle, certaines questions, comme l’interdiction des cigarettes électroniques jetables ou certains projets d’infrastructures, relèvent davantage du bon sens et de la réponse à des besoins concrets que d’un positionnement de gauche ou de droite. Elle regrette toutefois que les médias privilégient souvent les oppositions partisanes plutôt que les rapprochements fondés sur des valeurs communes.
Stefanie Monod (médecin, Vice-directrice OFSP) a mis l’accent sur le rôle des individus plutôt que des partis, qu’elle juge parfois trop désincarnés. Elle observe que le centre est souvent perçu comme imprévisible et relève que les administrations cherchent généralement à éviter les affrontements idéologiques stériles. Selon elle, certains débats, comme celui sur la gouvernance du CHUV, illustrent les effets négatifs de l’opposition gauche-droite lorsqu’elle empêche de traiter la complexité des politiques publiques, notamment dans le domaine de la santé. Le centre est dès lors un acteur essentiel, ou devrait l’être du moins, pour faire émerger des positions pragmatiques et concrètes sur des problématiques complexes comme celles de la santé.
Mehdi Currat (Président des jeunes Vert’libéraux – Vaud) a identifié deux missions essentielles du centre : créer des ponts entre les pôles politiques et maintenir le dialogue avec la population. Il a également souligné l’importance des jeunesses de partis comme espaces de rencontre et de formation, favorisant les échanges entre sensibilités différentes et limitant les effets des bulles informationnelles. Selon lui, les forces centristes jouent un rôle indispensable dans le maintien des équilibres propres au système suisse.
Enfin, Renaud Rivier (membre Les jeunes du Centre – Suisse) a insisté sur la valeur des organisations de jeunesse comme lieux de discussion et d’apprentissage du compromis. Il a rappelé que l’objectif d’une démocratie de consensus est de rechercher des solutions capables de rallier une large majorité de la population, idéalement les deux tiers des citoyens.
Les interventions convergent donc vers l’idée que le centre n’est ni une absence de position ni une simple moyenne entre la gauche et la droite. Il constitue plutôt un espace de dialogue, de pragmatisme et de recherche d’équilibres, particulièrement adapté au modèle politique suisse fondé sur le compromis et l’inclusion des différentes sensibilités.
Troisième partie – Discussion générale : quel projet pour le centre aujourd’hui ?
Une question majeure a été soulevée : le clivage traditionnel gauche-droite, hérité de la Révolution française, reste-t-il pertinent pour comprendre les enjeux contemporains ? La discussion a également mis en évidence les limites d’une définition purement négative du centre, réduite à l’idée de n’être « ni de droite ni de gauche ». Une telle définition apparaît insuffisante pour construire une identité politique forte et cohérente.
Les participants ont également relevé certaines critiques fréquemment adressées au centre : son imprévisibilité supposée, son manque de fiabilité idéologique ou encore sa difficulté à apparaître comme une force politique autonome. Une formule résume ce paradoxe : les citoyens apprécient souvent d’être gouvernés au centre mais hésitent davantage à soutenir les partis qui s’en réclament explicitement.
Une approche fondée sur les valeurs et la complexité
Le centre doit être pensé non comme un espace situé entre deux extrêmes, mais comme une approche politique spécifique fondée sur des valeurs et une méthode.
Cette approche repose sur plusieurs éléments :
- la recherche de la nuance ;
- l’acceptation et l’analyse de la complexité ;
- le refus des dogmatismes ;
- la capacité à articuler liberté, égalité, solidarité et fraternité ;
- la volonté de privilégier les solutions pragmatiques plutôt que les positions idéologiques.
Les intervenants estiment que les forces centristes bénéficient d’une plus grande liberté intellectuelle que les formations plus idéologisées. Elles peuvent adapter leurs réponses aux problèmes concrets sans être contraintes par des doctrines rigides. Ainsi, le centre n’a pas vocation à osciller entre droite et gauche, mais à défendre un ensemble cohérent de valeurs et de méthodes d’action.
Une inversion du regard est même audacieusement proposée : plutôt que de considérer que le centre se rapproche tantôt de la droite, tantôt de la gauche, il serait possible d’affirmer que ce sont parfois la droite ou la gauche qui se rapprochent des positions du centre !
Penser la complexité comme horizon politique
La synthèse finale fait écho aux réflexions d’Edgar Morin sur la nécessité de penser la complexité. Face à un monde où les phénomènes économiques, sociaux, culturels et politiques sont de plus en plus interdépendants, les modèles de pensée simplificateurs montrent leurs limites.
Le centre pourrait précisément trouver sa légitimité dans cette capacité à affronter la complexité plutôt qu’à la nier. Le courage de la nuance et l’acceptation de l’incertitude deviennent alors des vertus politiques essentielles. Dans un contexte de désinformation, de fragmentation du débat public et d’affaiblissement de la confiance citoyenne, cette approche apparaît comme un moyen de renforcer la cohésion sociale et démocratique.
Conclusion
L’avenir du centre politique ne réside pas dans une position intermédiaire entre droite et gauche, mais dans l’affirmation d’une identité propre. Celle-ci repose sur la modération, la nuance, la recherche du consensus, l’acceptation de la complexité et la volonté de construire des réponses pragmatiques aux défis contemporains. Plus qu’un compromis permanent, le centre est présenté comme une méthode de gouvernement et une culture politique fondée sur le courage de penser au-delà des oppositions, souvent simplistes.
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Annexes :
PDF : Colloque-GREC-6-juin-2026-Synthese-octobre-2026
Programme :
1er colloque du Groupe de réflexion et d’études centristes (GREC)
6 juin 2026, Lausanne
Politiques publiques : quelle grille d’analyse pour le centre de l’échiquier politique ?
Programme
13h30-13h45 : accueil (café, jus de fruit)
13h45-14h00 : Introduction et contexte (Jacques Cornuz)
14h00-15h30 : 1ère partie (Axel Marion)
L’émergence du centre au travers des grands courants politiques (XVIIIe-XXe s.)
- Le centre, entre liberté et modération : le juste milieu selon Mme de Staël et Benjamin Constant (L. Burnand)
- La naissance de l’État moderne : l’avènement du centre ? (O. Meuwly)
- De l’âge des extrêmes au contrat social d’après-guerre (D. Dirlewanger)
➔ Table ronde/échange avec le public
15h30-16h00 : pause – café
16h00-17h30 : 2e partie (Jacques Cornuz)
Existe-t-il une perspective centriste dans la mise en œuvre des politiques publiques ?
- Intervention enregistrée de Vincent Grandjean, Chancelier honoraire de l’Etat de Vaud
- La vision d’une élue : dialogue Graziella Schaller, députée vert’libérale
- La vision du terrain : dialogue avec Stéfanie Monod, vice-directrice de l’OFSP
- Carte blanche aux Jeunes des partis Le Centre et Vert’libéraux
➔ Table ronde/échange avec le public
17h30-18h00 : 3e partie – Discussion, conclusion (Alexandre Dyens)